Politique, La Marina BJ — La démocratie interne, tant vantée par le parti d’opposition Les Démocrates (LD), se mue en champ d’expérimentation grandeur nature. Trente-quatre postulants pour un seul duo présidentiel : l’ouverture est saluée, mais elle vire déjà au test de cohérence pour une formation qui veut conjuguer rigueur, transparence et crédibilité politique. À mesure que le processus avance, trois visages se détachent en coulisse : Éric Houndété, 1er vice-président du parti ; Yacoubou Bio Sawé, ex-cadre de la BOAD ; et Nourou-Dine Saka Saley, juriste militant dont la notoriété numérique séduit une frange jeune de l’opposition. Entre fidélité militante, technocratie rassurante et activisme digital, le parti de Boni Yayi joue sa survie symbolique.
Depuis la publication de la liste des 34 candidats, un parfum de scepticisme flotte sur la solidité du processus. Chaque aspirant devait s’acquitter d’une caution de 25 millions FCFA, preuve d’engagement financier et moral. Or, en interne, plusieurs voix chuchotent que « tous n’auraient pas effectivement payé ». Certains auraient simplement promis de régulariser leur dossier, d’autres misé sur des appuis futurs.
Le comité ad hoc, présidé par Christophe Monsia, devra donc faire la part entre le militantisme d’affichage et les ambitions sérieuses. Décryptage
Le premier écrémage : entre poids lourds et prétendants symboliques
Derrière la longue liste, les indiscrétions internes s’accordent sur une évidence : seuls quelques candidats disposent d’un dossier politiquement et administrativement crédible. Aux côtés de Éric Houndété et Yacoubou Bio Sawé figurent Nourénou Atchadé, 2ᵉ vice-président et président du groupe parlementaire du parti d’opposition Les Démocrates ; Nourou-Dine Saka Saley, intellectuel et militant des premières heures ; et Me Renaud Agbodjo, avocat et membre du bureau politique, connu pour avoir défendu Reckya Madougou en 2021.
Les autres candidatures relèvent davantage du geste militant ou de la quête de visibilité en vue d’un positionnement pour les élections législatives et communales. Peu disposent d’un appareil politique ou d’un réseau national capable de soutenir une véritable campagne. Le filtrage annoncé devrait ainsi séparer les professionnels de la politique des simples symboles de loyauté.
Houndété contre Bio Sawé : deux légitimités, deux horizons
Toujours selon les indiscrétions, au sein du parti, la tension reste feutrée mais palpable, avec une bataille prenant une dimension plus identitaire que doctrinale. Éric Houndété, premier vice-président, capitalise sur son rôle de premier plan lors de la création du parti, où il avait été élu président, tandis que l’ex-chef de l’État Boni Yayi en devenait président d’honneur, avant que les équilibres ne changent au premier congrès ordinaire du parti, le 15 octobre 2023 à Parakou.
Son parcours parlementaire, sa stature d’opposant constant et son enracinement militant lui confèrent une autorité naturelle. Mais ses détracteurs internes pointent une verticalité jugée excessive et une capacité de mobilisation inégale : lors des législatives de 2023, le parti n’avait obtenu qu’un député sur six dans sa propre circonscription électorale (32 640 voix), derrière l’UP-Le Renouveau (4 députés) avec 64 518 voix et le Bloc Républicain (1 député) avec 37 537 voix.
S’il peut s’appuyer sur le soutien financier et logistique de son frère Arnault Houndété, l’ancien vice-président de l’Assemblée nationale de la septième législature doit encore rassurer un bureau politique méfiant, partagé entre reconnaissance et fatigue du leadership historique.
Face à lui, Yacoubou Bio Sawé s’impose comme la carte du Nord, à la fois stratégique et symbolique.
Ancien cadre de la Banque Ouest-Africaine de Développement (BOAD), « il représente non seulement le profil technocratique recherché par le parti, mais aussi un équilibre géopolitique que Les Démocrates ne peuvent ignorer face au duo du parti au pouvoir », confie un cadre du parti. Dans un pays où l’équation Nord-Sud reste une constante politique, son ascension pourrait rebattre les cartes internes. « Avec Yacoubou Bio Sawé, le parti se donnerait une assise nationale, une lecture inclusive du pouvoir », ajoute-t-il. Ce dernier pourrait même avoir le soutien du deuxième vice-président du parti Nourenou Atchadé.
Cette perception est renforcée par la proximité supposée de Yacoubou Bio Sawé avec l’ex chef de l’État Boni Yayi, figure tutélaire du parti et tous les deux originaires de Tchaourou. Un atout non négligeable pour rallier les bastions septentrionaux qui, au regard des dernières élections, restent encore légèrement favorables à la mouvance présidentielle.
Pendant ce temps, Nourou-Dine Saka Saley, juriste et militant également de la première heure du parti, incarne la troisième voie : celle d’une opposition digitalisée, connectée aux frustrations de la jeunesse. Ses interventions médiatiques, son aisance sur les réseaux sociaux et sa posture d’intellectuel réformiste séduisent une frange de militants urbains et en ligne. Mais sa candidature reste tributaire d’un appareil politique encore embryonnaire. Pour beaucoup d’observateurs, internes comme externes au parti, son rôle pourrait être plus stratégique que conquérant, un “joker” utile pour rééquilibrer le duo final.
Au-delà de tout, une bataille pour l’identité du parti
Le comité national de candidature, en cours de délibération, devra opérer un tri drastique. Le contrôle des quitus fiscaux, des casiers judiciaires et des preuves de paiement servira de première barrière. Plusieurs candidatures seraient déjà fragilisées par des irrégularités administratives ou des retards de paiement. À l’issue de cette étape, une shortlist devrait être transmise au Conseil national, ultime instance de validation avant le dépôt officiel à la CENA.
Pour le parti de l’ancien président de la République Boni Yayi, l’enjeu est double : préserver l’unité d’une formation encore jeune, tout en donnant des gages de modernité et d’équilibre régional. Le président du parti, prudent mais omniprésent, sait qu’un choix perçu comme partisan pourrait provoquer des défections. D’où cette équation complexe : un duo équilibré géographiquement, crédible et mobilisateur politiquement.
Au fond, ce qui se joue ne se limite pas à un duel d’hommes, mais à la redéfinition du visage de l’opposition béninoise. « Si Éric Houndété gagne, le parti se renforce mais devra convaincre la base militante, surtout du Nord. Si Yacoubou Bio Sawé s’impose, c’est une recomposition nationale face à la carte de la mouvance présidentielle. Et si NDSS surprend, c’est l’entrée du numérique dans la stratégie politique », analyse l’un de nos consultants politiques à la rédaction.
Le 11 octobre, Les Démocrates devront faire un choix qui dépasse les ambitions individuelles. Entre la fidélité du Sud, l’ouverture du Nord et l’élan des réseaux sociaux, c’est toute la stratégie électorale de l’opposition qui se joue. Un duo équilibré pourrait symboliser la réconciliation de deux Bénin, mais un faux pas — un choix mal perçu ou un arbitrage opaque — risquerait de fracturer une formation qui aspire à gouverner un pays qu’elle peine encore à unir.
Restez connectés à l’actualité en temps réel en rejoignant notre chaîne WhatsApp pour ne rien manquer : actus exclusives, alertes, et bien plus encore.