Votre portail vers l'information stratégique au Bénin, en Afrique et au-delà
Votre portail vers l'information stratégique au Bénin, en Afrique et au-delà

Quand Patrice Talon invoque un précédent de l’ère Yayi Boni pour défendre le Sénat

Opinion, La Marina BJ En consacrant le Sénat dans la Constitution révisée, le Bénin n’a pas seulement enrichi son dispositif institutionnel. Il a introduit un outil de régulation de la parole politique, destiné à répondre à une zone longtemps laissée sans réponse : celle des propos politiquement lourds de conséquences, mais juridiquement difficiles à appréhender. C’est cette philosophie que le président de la République, Patrice Talon, a développée lors de sa rencontre avec la presse nationale et internationale, le jeudi 18 décembre 2025, en évoquant une formule devenue emblématique des dérives verbales en politique : « Je vais appeler les miens, ils vont venir s’affronter ».

Pourquoi créer un Sénat dans un système longtemps fondé sur le monocamérisme ? En s’appuyant sur des propos tenus au sommet de l’État en 2012, Patrice Talon avance une réponse claire : il manquait au Bénin un mécanisme capable de contenir les excès de la parole politique avant qu’ils ne se transforment en menaces pour la paix civile. Décryptage.

Une référence implicite à un précédent bien identifié

Sans le nommer explicitement, l’exemple invoqué par Patrice Talon renvoie à un épisode précis de l’histoire politique récente du Bénin. La formule évoquée fait écho aux propos tenus le 1er août 2012 par le président de la République d’alors, Yayi Boni, dans un contexte de fortes tensions politiques.

« Je leur opposerai les miens du Bénin profond et ils vont s’affronter », avait déclaré le chef de l’État de l’époque, aujourd’hui président du principal parti de l’opposition, Les Démocrates. Une sortie verbale largement commentée et critiquée pour sa charge conflictuelle, mais qui n’avait donné lieu à aucune poursuite judiciaire, faute de qualification pénale claire.

C’est précisément ce type de situation que le président Patrice Talon mobilise dans son argumentaire : des propos politiquement explosifs, susceptibles de fragiliser la cohésion nationale, sans pour autant permettre une réponse judiciaire adaptée.

La zone grise entre liberté politique et menace pour la paix

Pour le chef de l’État, cet épisode illustre une faille structurelle du système institutionnel béninois. Tout ce qui met en péril la paix sociale ne relève pas nécessairement du pénal. Or, en l’absence d’un organe de régulation politique, ces dérives verbales sont longtemps restées sans réponse autre que la polémique.

Patrice Talon l’a illustré par d’autres exemples concrets : un responsable politique appelant des populations à ignorer un arrêté ministériel ou municipal, ou incitant à la défiance ouverte contre l’autorité publique. Dans ces situations, les conséquences – troubles à l’ordre public, affrontements avec les forces de l’ordre, désordre social – sont souvent supportées par les citoyens.

« Le pêcheur qui continue d’utiliser un filet interdit sera sanctionné. Mais celui qui l’y a incité politiquement ne l’est pas », a résumé le président, pointant cette zone grise entre responsabilité pénale et responsabilité politique.

Un Sénat conçu comme conseil de sages, non comme Parlement bis

C’est dans ce contexte que s’inscrit, selon Patrice Talon, la création du Sénat. Face aux critiques sur l’absence d’élus en son sein, il assume une option institutionnelle qu’il qualifie de pragmatique. Pour lui, la légitimité d’une institution ne repose pas uniquement sur l’élection, mais sur la nature de ses missions et l’expérience de ses membres.

« Le Bénin n’est pas le seul pays où le Sénat est composé exclusivement de personnes désignées », a-t-il rappelé, citant notamment le Canada. L’objectif est de doter la République d’un organe de sagesse, de recul et d’autorité morale, capable d’apaiser les tensions politiques et de replacer l’action publique dans le registre de l’intérêt général.

Si l’institution porte le nom de Sénat, c’est parce qu’elle partage certaines attributions législatives. Mais dans l’esprit du constituant, elle se rapproche davantage d’un organe de régulation politique que d’une seconde chambre parlementaire. Le Sénat a ainsi été pensé comme un organe d’arbitrage entre l’exécutif et le législatif, capable de prévenir les blocages liés aux calculs politiciens. Il ne réécrit pas la loi, mais peut indiquer quelle position lui paraît la plus conforme aux intérêts supérieurs de la Nation.

Ni impunité, ni judiciarisation systématique

Pour Patrice Talon, la réponse ne saurait être ni l’impunité, ni la judiciarisation systématique de la parole politique. Traîner chaque excès de langage devant les tribunaux risquerait d’exacerber les tensions et de transformer des dérives verbales en crises institutionnelles. Le Sénat offre alors une voie intermédiaire : interpeller, rappeler à l’ordre, conseiller et, en cas de récidive grave – appels à l’insurrection, à la guerre civile ou au renversement des institutions –, prononcer des sanctions politiques, prévues par la Constitution, sans nécessairement recourir au pénal.

Au fond, le président de la République, qui, selon ses propres propos tenus lors de son entretien avec la presse, a formulé des suggestions lors de l’élaboration de la proposition de loi portant révision de la Constitution, pose une question structurante : pourquoi la politique serait-elle le seul domaine d’activité sans règles déontologiques effectives ?
« Dans tous les métiers, il existe des codes, des règles, des sanctions. En politique, on peut tout dire, tout faire, sans qu’aucune institution ne rappelle à l’ordre », a-t-il déploré. À travers le Sénat, le Bénin tente ainsi d’introduire une culture de responsabilité politique, destinée à encadrer la compétition démocratique sans la laisser dégénérer en affrontement permanent.

Enfin, Patrice Talon invite à dépasser les lectures immédiates pour se projeter dans la durée. « N’imaginez pas le Sénat à son entame. Imaginez-le dans dix, quinze ou vingt ans », a-t-il lancé. Dans cette perspective, le Sénat apparaît comme une boussole institutionnelle, appelée à transcender les clivages du moment.

Reste désormais à observer comment cette nouvelle institution exercera concrètement ses prérogatives. Car si le Sénat est pensé comme un rempart contre les dérives verbales et les appels à la confrontation, sa crédibilité se jouera moins dans l’intention des textes que dans la sobriété, la constance et l’impartialité de ses décisions futures.

Restez connectés à l’actualité en temps réel en rejoignant notre chaîne WhatsApp pour ne rien manquer : actus exclusives, alertes, et bien plus encore.

Partager cet article
Lien partageable
Précédent

Réforme constitutionnelle : Patrice Talon annonce qu’il siégera au Sénat

Suivant

BRVM–ACTIONS : Entre progression ciblée et repli bancaire, les titres béninois s’ajustent

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Lire article suivant