Transports, La Marina BJ – Officiellement, il n’est pas question de reconvertir les conducteurs de taxi-motos vers d’autres secteurs. Officieusement, le gouvernement de Patrice Talon s’apprête à enclencher, dès décembre 2025, une réforme de fond du transport artisanal. Une opération délicate, entre reconnaissance sociale et encadrement économique.
La scène se déroule le 28 juillet 2025, à l’occasion d’un échange direct entre le président Patrice Talon et la jeunesse béninoise. Au cœur des préoccupations exprimées : la précarité persistante des conducteurs de taxi-motos, plus connus sous le nom de zémidjans. Micro en main, l’un d’eux interpelle le chef de l’État sur l’absence de mesures concrètes de reconversion vers des secteurs comme l’agriculture.
La réponse présidentielle ne laisse place à aucune ambiguïté, « La reconversion des zems, des conducteurs de taxi-moto, moi je ne suis pas favorable à ça. On ne force pas la reconversion d’un acteur économique à une autre activité économique. […] Conduire un taxi-moto, deux-roues, trois-roues ou une voiture est un métier. […] Il faut peut-être que ce métier fasse gagner plus d’argent, soit un métier plus sûr, soit un métier plus organisé. »
Un refus affiché de toute reconversion forcée, qui tranche avec les approches parfois brutales adoptées par d’autres acteurs politiques. Mais derrière cette posture se profile une stratégie bien plus structurante : celle d’une professionnalisation progressive du transport artisanal, secteur central mais longtemps négligé de l’économie urbaine béninoise.
Une réforme silencieuse, mais bel et bien enclenchée
Selon nos informations, dans le cadre du Projet de Mobilité Urbaine Durable du Grand Nokoué (PMUD-GN), financé par la Banque mondiale, le gouvernement béninois prévoit le lancement, dès décembre 2025, d’une mission technique dédiée à la professionnalisation du transport artisanal. Dotée d’un budget de 270 millions de F CFA, issu du crédit IDA 77880, cette initiative vise à poser les jalons d’un système de transport public structuré, mais inclusif, où les zémidjans, klobotos (tricycles) et tôkpa-tôkpas (taxis collectifs) ne sont pas exclus, mais transformés en acteurs reconnus.
La contractualisation avec un cabinet spécialisé en ingénierie des transports et en développement social est attendue dans les prochaines semaines. L’étude, prévue pour durer douze mois, s’annonce comme une opération à la fois technique, sociale et politique, tant le sujet est sensible.
Des livrables à fort enjeu
Selon la note méthodologique consultée par La Marina BJ, parmi les principales tâches qui seront confiées au cabinet figurent l’analyse de l’économie politique du secteur des transports publics dans le Grand Nokoué, afin d’en cerner les rapports de pouvoir, les freins institutionnels et les dynamiques économiques ; Le diagnostic de l’impact potentiel du projet sur les différentes catégories de transporteurs artisanaux (2-roues, 3-roues, 4-roues), avec une attention particulière portée aux vulnérabilités sociales ;
Aussi, la définition d’une stratégie de professionnalisation et d’inclusion, permettant aux acteurs informels d’intégrer un cadre structuré sans perdre leur autonomie ; La mise en place d’une plateforme de concertation réunissant les parties prenantes : syndicats, élus locaux, ministères, opérateurs privés, usagers ; L’élaboration d’un plan d’engagement et d’un plan d’action, destinés à accompagner la transition sur le terrain.
En complément, des ateliers participatifs, des consultations communautaires et des séances de restitution seront organisés tout au long du processus, afin d’assurer la transparence et l’adhésion des acteurs de terrain.
Une mutation, pas une disparition
Plutôt que de chercher à faire disparaître un secteur qui structure la mobilité urbaine pour des millions de Béninois, le régime de la Rupture, désormais dans ses derniers mois de gouvernance, semble miser sur une montée en gamme graduelle et consensuelle. En choisissant de ne pas imposer la reconversion, le président Patrice Talon opte pour une approche pragmatique et inclusive, où l’informel est traité comme un vivier de solutions, et non comme un problème à éradiquer.
En filigrane, c’est bien une redéfinition du contrat social entre l’État et les acteurs du secteur informel qui se joue. Et si le projet réussit, le Bénin — sous le prochain régime — pourrait bien devenir un laboratoire régional d’intégration intelligente du transport artisanal dans les politiques publiques de mobilité.